Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe I

On a déjà dit que l’homme ne se pense jamais qu’en pensant l’autre ; il saisit le monde sous le signe de la dualité ; celle-ci n’a pas d’abord un caractère sexuel. Mais naturellement étant différente de l’homme qui se pose comme le même, c’est dans la catégorie de l’autre que la femme est rangée ; l’Autre enveloppe la femme ; elle n’est pas d’abord assez importante pour l’incarner seule, si bien que se dessine au cœur de l’Autre une subdivision : dans les vieilles cosmogonies un même élément a souvent une incarnation à la fois mâle et femelle ; ainsi l’Océan et la mer chez les babyloniens sont la double incarnation du chaos cosmique.

Quand le rôle de la femme grandit, elle absorbe presque dans sa totalité la région de l’Autre. Alors apparaissent les divinités féminine à travers lesquelles on adore l’idée de fécondité.

On a retrouvé à Suse l’image la plus ancienne de la grande déesse. […] Elle est la reine du ciel , une colombe la figure ; elle est aussi l’impératrice des enfers, le serpent la symbolise. Elle se manifeste sur les montagnes, les bous, sur la mer, dans les sources. Partout elle crée la vie si elle tue, elle ressuscite. Capricieuse, luxurieuse, cruelle comme la nature, à la fois propice et redoutable, elle règne sur tout l’Egeide, sur la Phrygie, la Syrie, l’Anatolie, sur tout l’Asie occidentale. […] les divinités mâles lui sont subordonnées. Suprême idole dans les régions lointaines du ciel et des enfers, la femme est entourée de tabous et est elle même tabou ; à cause des pouvoirs qu’elle détient elle devient magicienne, sourcière ; on l’associe aux prières, elle devient parfois prêtresse. En certains cas elle participe au gouvernement de la tribu, il arrive même qu’elle l’exerce seule.

[…]

Ces faits ont amené à supposer qu’existait dans les temps primitifs un véritable règne des femmes.

[…]

La société a toujours été mâle ; le pouvoir politique a toujours été aux mains des homme. « L’autorité publique ou simplement sociale appartient toujours aux hommes. », affirme Levi-Strauss au terme de son étude sur les société primitive. Le semblable, l’autre qui est aussi le même, avec qui s’établissent les relations réciproques, c’est toujours pour le mâle un individu mâle. La dualité qui se découvre sous une forme ou une autre au cœur des collectivités oppose un groupe d’hommes à un groupe d’hommes : et les femmes font partie des biens que ceux-ci possèdent, et qui sont pour eux un instrument d’échange. L’erreur est venue de ce qu’on a confondu deux figures de l’altérité qui s’excluent rigoureusement. Dans la nature où a femme est considérée comme l’Autre absolu, c’est-à-dire – quelle que soit sa magie – , comme l’inessentiel, il est précisément impossible de la regarder comme un autre sujet. Les femmes n’ont donc jamais constitué un groupe séparé qui se fût posé pour soi en face du groupement mâle ; elles n’ont jamais eu une relation directe et autonome avec les hommes.”

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