Entre déni et désir, qu’est ce que la grossesse ?

D’abord, les philosophes. La grossesse les intéresse. Dès Platon, on s’en souvient, ils pratiquent l’accouchement de la pensée, l’engendrement de la connaissance. Accoucher, engendrer, la grossesse retient l’attention quant à sa finalité. Grâce à ce processus de transformation, la vérité est, serait accessible… Mais, bien plus tard, quand Nietzsche reprend la métaphore, il s’agit de se placer en amont, de marquer le temps d’attente impliqué dans la grossesse, le devenir plus que le résultat. Créateurs et procréateurs sont les «amis du devenir», lit-on dans Zarathoustra. De l’accouchement à la grossesse, de la vérité sûre d’elle de l’Antiquité à la vérité aléatoire du monde contemporain, mieux vaut s’en tenir à un moment de l’histoire qu’à une résolution affirmative. Bien sûr, on note que la métaphore de la grossesse est emprunté par les hommes philosophes au réel des femmes gestatrices. Comme toute métaphore, elle est extraite du contexte de l’image empirique. On ne commentera pas, ici, ce transfert d’un sexe à l’autre…

Dans le réel du XXIème siècle, tout est fait, désormais, pour isoler la grossesse. A plusieurs reprises, depuis quelques décennies, elle fut séparée de l’activité sexuelle. Avec la contraception, la sexualité s’émancipe de la reproduction. Faire l’amour sans l’inéluctable de la reproduction, une révolution! Avec les technologies, la fécondation est déliée du rapport sexuel. La séparation devient une addition, faire l’amour sans pouvoir faire d’enfant, et faire un enfant sans faire l’amour. Avec le désir d’enfant, la sexualité est non seulement séparée, mais déconnectée du sexe. Homosexualité, hétérosexualité n’importent pas, la fabrique du bébé est indépendante. Les désirs ont été isolés, le désir du corps à corps et le désir de procréation sont désormais distingués, voire antagoniques. La nouveauté de cela? Son inscription non seulement dans les moeurs (depuis si longtemps au cours des siècles) mais dans le droit (lois récentes), non seulement comme loteries individuelles mais comme principes collectifs organisés.

Séparation, dédoublement, isolement, dans tous ces paliers, la grossesse prend une autonomie, un statut singulier. Elle devient un «à part», à part du sexe, à part de la fertilité, à part du choix sexuel.

On croyait le fil de l’espèce ininterrompu, tel Schopenhauer faisant de la femme le lieu de la perpétuation, fil liant, de la virginité à la maternité, l’inéluctable destination et destin féminin, et par là la société toute entière dans une continuité rassurante.

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