La catégorisation sexuelle dans le milieu sportif – “Plus vite, plus haut… plus fort-e-s ?”

La revue queer Monstre publiait en juin 2012 Testodrama, son quatrième numéro consacré à la masculinité.

Anaïs Bohuon et Eva Rodriguez, respectivement maître de conférence en Staps à l’université de Paris-Sud-XI et doctorante en sciences politiques à l’université de Paris-VIII, signent l’article “Plus vite, plus haut… plus fort-e-s ?” à propos de la catégorisation sexuelle dans le milieu sportif.

Comment établie-t-on la différence sexuelle entre hommes et femmes ? Sur quels critères ? Cette différenciation est-elle pertinente ? Peut-on réellement distinguer “corps naturel” et “corps artificiel” ? C’est à ces questions que les auteurs tentent de répondre.

Le magazine est disponible à l’achat sur la plateforme R-diffusion.

__________

 

Plus vite, plus haut… plus fort-e-s ?

Anaïs Bohuon & Eva Rodriguez

 

Le sport de compétition se définit par des règles, des codes et des normes. La catégorisation est la loi, celle de sexe aussi. Un homme doit être un homme et une femme, une femme. Mais le principe d’évaluation trouve ses limites.

    La catégorisation sportive, une régulation de l’avantage physique ?

Le sport de compétition se définit par des règles, des codes, des normes, incarnés entre autres dans une charte olympique. Or, une des premières règles constitutives ets la catégorisation : de handicaps, parfois de poids ou d’âge, mais surtout de sexe. L’objectif recherché est de faire concourir toutes les athlètes à «armes égales». En effet, la catégorie de sexe est aujourd’hui effective dans toutes les disciplines sportives à quelques rares exceptions près, en raison de l’idée selon laquelle les hommes seraient «naturellement» plus forts. L’idée que le sexe constitue une propriété corporelle qui procure un avantage physique en soi des hommes sur les femmes justifie qu’il soit érigé comme la catégorie classificatoire préalable à toute compétition sportive. Le sexe, dont la nature nous a doté-e-s, constituerait alors à la fois un marqueur de classification et une capacité ou une qualité innée, inaltérable. Ainsi, à la différence des autres capacités mesurées lors des compétitions (force, endurance, vitesse, «mental», adresse, etc.), on ne peut, a priori, «améliorer» les performances de son sexe, contrairement à sa vitesse par exemple, ni modifier son sexe sans enfreindre le règlement, alors que l’on peut réguler son poids ou accroître sa musculature.
Les compétitions sportives sont, par définition, l’évaluation de la mise au travail intensive des corps, en vue de produire des records à la fois spectaculaires et exceptionnels. Dans la quête d’un perfectionnement de leurs capacités et de leurs exploits, les sportifs de haut niveau suivent donc des régimes alimentaires particuliers, une «hygiène de vie» appropriée aux exigences de la compétition, des entraînements physiques et tactiques très soutenus.
Or, si l’on suit la logique du processus de catégorisation dans le sport, afin de réguler les «avantages» t sus prétexte d’égalité, pourquoi ne pas exiger que tous les concurrents prennent tous le même repas, à la même heure, qu’ils soient «génétiquement identiques», qu’ils aient le même entraîneur, les mêmes moyens, la même taille, les mêmes équipements, la même masse musculaire, etc. ? En effet, la prétendue égalité dont il est question dans le monde du sport ne peut être qu’illusoire. Le sport de compétition n’est-il pas dans son fondement même une incessante recherche d’un dépassement de soi et des autres ? En outre, comment définir et indentifier un critère aussi «indéfinissable» que l’avantage physique ?

    Un test de féminité versus un test de dopage : des contrôles sportifs sexués ?

En vue d’exploiter au maximum les potentialités des corps des sportifs, c’est tout un arsenal d’experts du corps (médecins, physiologistes, préparateurs physiques…) en charge du suivi des sportifs qui occupe une place de plus en plus importante depuis les années 50 à côté de celle des entraîneur-e-s. Les corps sont ainsi de plus en plus fouillés, contrôlés, calibrés, manipulés afin d’optimiser leurs rendements, et tous les moyens techniques et biomédicaux légaux nécéssaires sont mis à disposition.
Aujourd’hui, certains records semblent presque surnaturels, quoi qu’il faille ici préciser que ces résultats «humains» sont toujours le fait d’ «hommes». Ainsi, certaines performances masculines exceptionnelles se situent presque aux limites de l’espèce humaine comme les 9’58’’ au 100m de Bolt ou l’avalanche de temps fulgurants en natation suite à l’utilisation des combinaisons en polyuréthane, véritables exosquelettes, responsables d’un chaos juridique sans précédent.
Comment s’étonner que les corps «naturels» soient alors dépassés  Le propre du sport n’est-il pas d’être l’optimisation technique du corps plastique à outrance, avec l’objectif de dépasser toujours plus ses propres limites (doit-on dire «naturelles» ?)?
Les contrôles anti-dopage sont d’ailleurs devenus quasi systématiques à partir des années 60 afin de sanctionner la «triche», ne pas perturber l’équilibre compététif et l’éthique du sport censés assurer l’égalité de départ à tou-te-s les concurrent-e-s.
Ce sont précisément les mêmes arguments qui ont conduit le comité de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) à instaurer, en 1966, un test de féminité ou «contrôle de féminité».
La présence d’athlètes masculins au sein des compétitions sportives féminines introduirait un biais innacceptable au sein de ces épreuves sportives. C’est pourquoi, dans l’objectif avoué d’empêcher les hommes de concourir chez les femmes et de mettre un terme aux soupçons émis au sujet du sexe de certaines sportives, l’IAAF a mis en place un test, pratiqué sous l’égide des médecins, destiné à identifier les «vraies femmes» et, par là même, à exclure les athètes qui ne se conformeraient pas aux critères définis par les instances sporives dans la détermination de leur appartenance de sexe.
Le premier test, mis en place lors des championnats d’Europe d’athlétisme à Budapest de 1966 et imposé à toutes les concurrentes, est un contrôle gynécologique et morphologique (dynamomètre et spiromètre à la clé) où le sexe apparent (anatomique, visible), mais aussi la force musculaire et la capacité respiratoire, qui doivent rester en deçà des capacités -estimées- masculines, sont pris en compte.
Jugé trop humiliant par les sportives, ce contrôle est remplacé en 1968 par le test du corpuscule de Barr. Il s’agit d’un prélèvement de muqueuse buccale permettant de révéler la présence d’un second chromosome X. La fiabilité de ce test ayant été remise en cause, le test PCR/SRY, cherchant cette fois à établir la présence ou l’absence d’un chromosome Y, est instauré en 1992 par la Fédération Internationnale d’athlétisme.
Ces changements dans les critères du test de féminité (les organes génitaux, la présence d’un second chromosome X puis celle du chromosome Y) montrent les multiples dimensions du sexe biologique et la grande difficulté, voire l’impossibilité, à déterminer le «vrai» sexe d’une personne.
Ce n’est que pour les jeux Olympiques de Sydney, en 2000, que le CIO supprime «symboliquement» le test. Cependant, cette décision est annoncée comme «non définitive» et présentée comme une «expérience sous réserve de modification», ce qui témoigne bien des hésitations du monde sportif, tiraillé entre, d’un côté, le maintien d’un contrôle controversé à la fois dans ces modalités et quant à ce qu’il prétend garantir, et, de l’autre, la conviction des instances sportives dirigeantes de la nécéssité de fonder scientifiquement le sexe biologique des athlètes pour garantir une supposée équité dans les compétitions. N’ayant trouvé d’autres solutions médicales, le CIO annonce également qu’on personnel médical sera autorisé à intervenir en cas de doutes sur l’identité sexuée de certaines athlètes, doutes qui ne peuvent dès lors se fonder que sur une appréciation esthétique du corps de l’athlète.
Devant l’insuffisance et la pluralité des critères avancés pour définir l’identité sexuée, dont les multiples dimensions ne peuvent pas faire l’objet d’un «contrôle», aussi fiable soit-il, les médecins s’abritent derrière une définition dite «sportive» pour répondre au problème spécifique du respet d’une certaine «équité» au sein des compétitions internationales. Selon le généticien Axel Kahn, il conviendrait donc de détecter le sexe «hormonal» qui commande la masse musculaire : «Ce qui fait la différence entre un homme et une femme, sur le plan de la compétition, c’est une hormone mâle, la testostérone. C’est elle qui conditionne la puissance musculaire et donne l’avantage aux hommes, comme le savent les spécialistes du dopage. C’est elle que devraient rechercher les organisateurs des jeux Olympiques.»

    Sport, avantage physique et androgènes : régulation artificielle de certains taux hormonaux endogènes

Chercher le site pertinent de la différence sexuelle est une entreprise à laquelle les sciences biomédicales n’ont cessé de travailler. Tour à tour logé dns les humeurs, le phénotype ou les gonades, au XXe siècle, ce sont les hormones et les chromosomes qui semblent être les critères, en dernier ressort infaillibles, de la définition du sexe.
Si les gonades peuvent être mixtes, s’il n’existe pas deux seules formuls chromosomiques, ne concordant pas nécéssairement avec le phénotype, et, enfin, s’il est difficile de savoir où s’arrête un clitoris hypertrophié et où commence un micropénis, les hormones dites «sexuelles» ne semblent pas constituer un déterminant moins problématique. Il est impossible de tracer une frontière qui enregistreraient des sauts qualitatifs entre les prétendus deux sexes hormonaux : nous sommes en présence de variations quantitatives.
Découvertes au tournant du XXe siècle, les hormones – ou secrétions internes- ont été définies en fonction de leur lieu de production glandulaire et de leur effet sur les organes cibles. Sur la base de l’existence incontestée de deux sexes distincts, les hormones produites par les ovaires et les testicules ont été appelées «hormones sexuelles» – oestrogènes et androgènes – et appréhendées comme des «agents chimiques» de la masculinité et de la féminité ayant des effets sur des organes considérés comme sexués.
La testostérone, isolée et synthétisée en 1935 à partir d’extraits testiculaires, fût définie comme l’hormone mâle par excellence, en raison d’une production en myenne plus importante chez les hommes.
La testostérone est une hormone stéroïde androgénique anabolique dont la molécule de base est le cholestérol. Présente en quantités variables chez tous les individus, elle est principalement synthétisée par les testicules, les surrénales et les ovaires. Ses caractéristiques d’action et effets métaboliques s’exercent sur l’ensemble des tissus : appareils génitaux, peau, muscles, tissus adipeux, intestins, reins, foie, coeur, etc.
L’action des androgènes sur les muscles est étroitement dépendante de la qualité d’affinité de liaison hormone/récepteur protéique (la testostérone est le ligant). En fonction des taux de testostérone circulants, la testostérone est une hormone qui autorégule ses récepteurs. Or, un apport exogène en trop grande quantité peut altérer la capacité de liaison et n’est donc pas forcément avantageux.
Néanmoins, il est admis que lorsqu’on personne suit un entraînement intensif qui augmente sa masse musculaire, cela accroît potentiellement le nombre de récepteurs, donc potentiellement les effets anaboliques de la testostérone. Cependant, la preuve irréfutable de l’efficacité de la testostérone sur l’augmentation de la force musculaire n’a pas été apportée, il est vrai en partie à cause des difficultés qu’implique la réalisation des tests en double aveugle.
Pourtant, aujourd’hui, le critère déterminant du sexe qui justifie la séparation sexuée des athlètes, voire même l’exclusion de certaines sportives, est celui des hormones ou, plutôt, du taux d’androgènes qui produisent les organismes en raison de l’avantage physique qu’ils procureraient.
Parmi la liste des produits dopants interdits, sur laquelle on trouve un grand nombre de stéroïdes de synthèse,  figure la testostérone. L’apport exogène de testostérone est ainsi considéré comme du dopage.
En revanche, comment estimer que la production endogène de testostérone puisse être un problème, comme cela a été de nombreuses fois le cas dans l’histoire du sport ? L’amalgame entre triche par dopage et soupçon quant à l’identité sexuée de certaines athlètes féminines qui produiraient «trop» d’androgènes par rapport à la moyenne «normale» des femmes trouverait-il son explication dans l’assimilation des hormones sexuelles à des drogues ?
L’introduction au sein des compétitions sportives des contrôles de féminité ayant eu lieu au même moment que les contrôles de dopage génère non seulement un déséquilibre dans l’appréhension des corps sexués, mais également dans l’appréhension des taux hormonaux, dévoilant une forte confusion entre virilisation «naturelle» et virilisation «artificielle» des sportives. Or, le test de féminité fait trop souvent foi, alors qu’il n’a jamais eu pour objectif de permettre de déceler des femmes artificiellement anabolisées.
En théorie, ces deux questions – triche par dopage et mystification concernant l’identité sexuée – devraient être objectivement disjointes. Pourtant, le cs récent de la coureuse sud-africaine de 800 mètres Caster Semenya illustre parfaitement que tel n’est pas le cas.
A la suite de soupçons émis quant à son identité sexuée, au regard de ses performances «trop» spectaculaires pour une femme, de sa morphologie jugée trop masculine et de ses tenues estimées non féminines, Semenya a dû passer en 2009, lors des Championnats du monde d’athlétisme à Berlin des tests de féminité avant d’être finalement suspendue de compétition jusqu’à ce qu’une commission d’experts statue sur son cas. Les résultats du test ont, semble-t-il, indiqué qu’elle présenterait un «syndrome d’hyperandrogénisme féminin» (une production d’androgènes «anormalement» supérieure à la moyenne des femmes) censé lui procurer un avantage sur les concurrentes de «son» sexe.
Aussi, pour qu’elle réintègre la compétition, le CIO a tranché : elle devra désormais se soumettre à des régulations hormonales afin de modifier les déterminants de son sexe «naturel» en réduisant artificiellement ses taux d’androgènes, car «les effets des hormones androgènes sur le corps humain expliquent pourquoi les hommes sont plus performants que les femmes dans la plupart des sports et sont la raison même de la distinction entre compétitions masculines et féminines dans la plupart des sports. Aussi, les femmes souffrant d’hyperandrogénisme sont-elles, en règle générale, plus performantes que leurs consoeurs.»
Or, a-t-on jamais considéré qu’un homme qui produirait «trop» ou plus de testostérone endogène que ses concurrents devrait être suspendu de compétition et réguler ses taux d’androgènes ? Est-ce à dire que le sexe des femmes dit «naturel» que contrôlent les tests de féminité devrait être régulé artificiellement ?
Les résultats des analyses des critères définissant les propriétés «naturelles» du sexe de Semenya lui ont valu d’être désignée comme une tricheuse, avec sanction à l’appui, alors que non seulement il n’y a pas eu «modification artificielle», mais encore que la frontière entre naturel et artificiel est difficile à faire tenir et l’avantage physique sur lequel repose la condamnation, impossible à déterminer.
Par ailleurs, au nom de quoi ses taux d’androgènes l’empêcherait de faire partie des «vraies femmes» puisqu’en matière de différences des sexes et de définitions du sexe, si la médecine appliquait à la population dite «normale» ses propres critères normatifs, la distinction mâle/femelle ne tiendrait pas. En ce sens, on peut affirmer que la bicatégorisation du sexe constitue un «obstacle épistémologique» pour saisir la complexité des mécanismes de sexuation, irréductible à deux seules catégories.
Pour pallier ses propres contradictions et pour valider ses critères et définitions, la médecine intervient alors sur les corps, afin de (re)construire et maintenir deu et seulement deux deux sexes. Les traitements hormonaux-chirurgicaux que subissent les personnes intersexes et trans ou qu’elles décident de suivre, ainsi qu’un ensemble de pratiques sociales et médicales validées et encouragées par la médecine -qui ne sont pas sans impact sur le dismorphisme sexuel en accentuant certains traits ou caractéristiques sexuelles (régimes souvent plus protéinés pour les hommes ou méthodes de contraception hormonales à destination exclusive des femmes) – mettent à jour la plasticité du sexe, plasticité semble-t-il aujourd’hui déniée par les instances dirigeantes sportives.

    Corps naturel versus corps artificiel ?

En définitive, certaines athlètes intersexes ou trans transgressent la bicatégorisation sexuée en franchissant «naturellement» la limite des sexes défini par un écart tolérable ou non à la moyenne de production normale d’androgènes. Aussi, selon les instances dirigeantes sportives, pour que cette moyenne normative soit confirmée, «l’anomalie» que constitue la rareté (pourquoi pas l’exceptionnel ?) doit disparaître – pour Semenya, le taux de testostérone que produit «naturellement» son corps.
C’est la frontière entre «corps naturel» et «corps technologique», entre «organismes naturels» et «organismes artificiels» que nous avons ici problématisée, en suivant l’idée que ces contrôles auraient pour objectifs de rétablir la vérité (cachée) des corps en démasquant ceux qui trichent sur leur nature ou tentent de la tromper/dépasser, «naturellement» pour les femmes, «artificiellement» pour les hommes… ?
Le sport, comme champ spécifique de la fabrique des corps, est un domaine normatif qui  ses propres règles, qui garantissent la production et la reproduction d’une frontière entre naturel et artifciel et qui vieillen à ce que l’ordre naturel de la hiérarchie entre les sexes ne soit pas ébranlé.

 

Leave a Reply